13

 

S’il y avait un semblant de loi dans l’espace bourré de tubulures de New Vancouver, en tout cas, ceux qui étaient chargés de la faire respecter étaient d’une timidité frisant le pathologique. Vadim et son comparse s’esquivèrent sans être inquiétés. Je m’attardai un instant, prêt à m’expliquer – mais il ne se passa rien. La table où je prenais le café avec Quirrenbach, quelques minutes plus tôt, était dans un état déplorable, mais que pouvais-je y faire ? Laisser un pourboire au cyborg qui viendrait nettoyer les dégâts, et épongerait mécaniquement le sang, les humeurs vitreuses et aqueuses avec la même implacable efficacité que les ronds de café ?

Personne ne vint me faire la moindre remarque concernant mes agissements et ceux de mes relations.

J’allai aux toilettes me passer de l’eau sur le visage et laver ma main pleine de sang. Je m’efforçai d’effectuer des mouvements lents et de me calmer. L’endroit était vide, en dehors d’une longue rangée de lavabos. Sur les portes des cabines étaient affichés des diagrammes compliqués décrivant leur utilisation.

Je me palpai la poitrine et fus bientôt rassuré : je n’avais rien de cassé ; des bleus et des bosses, tout au plus. Puis je poursuivis jusqu’à la zone des départs. Le béhémoth était amarré comme une lamproie à la carapace en rotation de l’habitat. De près, le vaisseau spatial en forme de raie manta avait l’air beaucoup moins lisse et aérodynamique que de loin. La coque était grêlée d’impacts et couverte de cicatrices et de marques de suie noire.

Deux marées humaines étaient cornaquées vers deux tunnels d’accès en spirale situés de part et d’autre du bâtiment. Le courant dans lequel j’avançais était une guimauve brun foncé de gens qui traînaient les pieds, l’air abattus, comme s’ils montaient à l’échafaud. L’autre courant avait l’air à peine plus enthousiaste, mais par le tube de connexion transparent je voyais des gens autour desquels s’affairaient des cyborgs, des animaux bizarrement trafiqués et d’autres personnes qui avaient elles-mêmes pris des formes plus ou moins animales. Et parmi ce bel assortiment, des palanquins d’Hermétiques : des caisses noires verticales, pareilles à des métronomes.

Il y eut un grand bruit derrière moi ; quelqu’un essayait de passer devant tout le monde.

— Tanner ! fit-il dans un rauque murmure assez théâtral. Vous y êtes arrivé quand même ! Comme je ne vous voyais plus, je me demandais si les gros bras de Vadim ne vous avaient pas fait votre affaire…

— T’as vu ? Il nous a doublés, marmonna quelqu’un, derrière moi. Je ne sais pas ce qui me retient de…

Je me retournai et regardai dans les yeux celui qui venait de parler.

— Il est avec moi. Si ça vous pose un problème, on règle ça tous les deux. Sinon, vous la bouclez.

Quirrenbach se faufila dans la queue à côté de moi.

— Merci…

— De rien. Ne gueulez pas comme ça, et ne prononcez plus le nom de Vadim.

— Vous pensez qu’il pourrait vraiment avoir des amis ici ?

— Écoutez, je n’en sais rien. Mais je me passerai avantageusement d’en apprendre davantage sur le sujet.

— Ça, j’imagine. Surtout après… Je ne veux même plus penser à ce qui s’est passé là-bas, conclut-il en blêmissant.

— Eh bien, oubliez ça. C’est ce que vous avez de mieux à faire.

La queue avançait et nous nous engageâmes dans la dernière courbe menant au pont supérieur du béhémoth. L’intérieur était vaste et éclairé avec goût, comme le salon d’un hôtel particulièrement luxueux. Les gens se déplaçaient, verre en main, leurs bagages roulant devant eux ou transportés par des singes. De grandes baies vitrées, inclinées, épousaient le contour de l’une des ailes de la raie manta. L’intérieur du béhémoth aurait dû être presque complètement évidé, mais je n’en voyais pas le dixième, de l’endroit où je me tenais.

Des sièges étaient disséminés çà et là – parfois groupés pour permettre la conversation, parfois entourant une fontaine au doux clapotis ou une jardinière de plantes exotiques. Et s’il n’y avait pas eu de départ avant celui-ci, et si Reivich était là, quelque part dans ce béhémoth, en ce moment même ?

— Des soucis, Tanner ? avança Quirrenbach en s’insinuant dans le siège à côté du mien. Vous faites une drôle de tête…

— Vous trouvez vraiment que c’est d’ici que vous aurez la meilleure vue ?

— Excellente question, Tanner, excellente question. Mais si je ne reste pas à côté de vous, comment entendrai-je parler de Sky ? Allons, vous avez tout le temps de me raconter la suite. Toute la suite, ajouta-t-il en farfouillant dans sa mallette.

— Vous avez failli vous faire tuer, et tout ce à quoi vous arrivez à penser, c’est à ce dingue ?

— Vous ne comprenez pas. J’y songe… que penseriez-vous d’une symphonie en l’honneur de Sky ? Non, répondit-il à ma place, en dardant un doigt vers moi comme un pistolet. Pas une symphonie : un requiem, une œuvre chorale immense, d’une portée épique… une structure d’un archaïsme étudié… J’entends déjà la cadence régulière des quintes balancées par la main gauche du pianiste marquant le lent passage du temps… Et ce Sanctus, conjugué en de sombres arabesques… un chant funèbre à l’innocence perdue ! Un hymne au crime et à la gloire de Schuyler Haussmann…

— Il n’y a pas de gloire là-dedans, Quirrenbach. Tout au plus un crime.

— Vous voyez bien qu’il faut que vous me racontiez la suite, hein ?

Il y eut une succession de chocs assourdis et de vibrations, puis le béhémoth se déconnecta de l’habitat. Par les vitres, je vis le carrousel tomber très vite dans le vide, image accompagnée d’un bref instant de vertige. L’habitat repassa lentement devant les baies vitrées. Et puis il n’y eut plus que l’espace. Je regardai autour de moi, mais les passagers dans le salon allaient toujours de-ci de-là comme si de rien n’était.

— Nous ne devrions pas être en chute libre ?

— Pas dans un béhémoth, fit Quirrenbach. À l’instant où l’appareil a quitté NV, il est parti comme une pierre lancée par une fronde, selon une tangente à la surface de l’habitat. Mais ça n’a duré qu’un instant, après quoi il a poussé les moteurs pour atteindre une accélération d’un g, et puis il a dû décrire une légère courbe pour éviter de rentrer dans l’habitat en repassant. C’est le seul moment un peu délicat du voyage, si j’ai bien compris. Mais le bestiau a l’air de savoir ce qu’il fait.

— Le bestiau ?

— Il paraît que ces engins sont pilotés par des cétacés génétiquement modifiés. Des baleines, ou des marsouins, dont le système nerveux est connecté de façon permanente au béhémoth. Mais ne vous en faites pas. Ils n’ont jamais tué personne. Le vol conservera la même fluidité jusqu’au bout. La rentrée dans l’atmosphère s’effectuera tout aussi doucement, lentement et progressivement. Le béhémoth se comporte comme un énorme avion rigide quand il entre dans un air doté d’un tant soit peu de densité. Le temps qu’il approche de la surface, il a une telle portance qu’il est obligé d’utiliser ses propulseurs pour descendre. C’est plus ou moins comme quand on nage. Enfin, d’après ce qu’on m’a dit. (Quirrenbach claqua des doigts pour appeler un cyborg.) On voudrait boire quelque chose, s’il vous plaît. Je peux vous offrir quelque chose, Tanner ?

Je regardai par la vitre : l’horizon de la planète était à la verticale, et Yellowstone ressemblait à un mur jaune, lisse.

— Je ne sais pas. Qu’est-ce qu’on boit, par ici ?

 

 

L’horizon de Yellowstone redevint lentement plus ou moins horizontal alors que le béhémoth s’affranchissait de la vitesse orbitale du carrousel. La manœuvre fut coulée, sans rien de particulier, mais elle avait dû être méticuleusement programmée, parce que lorsque nous nous positionnâmes sur une orbite géostationnaire autour de la planète, nous étions juste au-dessus de Chasm City.

À ce moment-là, bien que nous fussions à des milliers de kilomètres de la surface, la gravité était déjà presque aussi forte qu’au niveau du sol. C’était comme si nous étions assis au sommet d’une très haute montagne ; une montagne qui aurait crevé l’atmosphère. Cela dit, lentement, avec la majesté qui avait caractérisé tout le trajet jusqu’à présent, le béhémoth amorça sa descente.

Nous observâmes la vue en silence, Quirrenbach et moi.

Yellowstone était la sœur, en plus massive, de Titan, dans le système solaire : une planète en bonne et due forme plutôt qu’une lune. Des chimies chaotiques, toxiques, d’azote, de méthane et d’ammoniaque, lui conféraient une atmosphère teintée de tous les tons imaginables de jaune, d’ocre, d’orange et de bronze, mêlés en de somptueuses spirales cycloniques, enjolivées et filigranées comme par le pinceau d’un artiste. La majeure partie de la surface de Yellowstone était délicieusement froide, fouaillée par des vents farouches, des inondations soudaines et des orages électriques. L’orbite de la planète autour d’Epsilon Eridani avait été troublée, dans un passé lointain, par un contact rapproché avec Tangerine Dream, la géante gazeuse du système, et bien que cet événement se soit produit il y avait des centaines de millions d’années, la croûte de Yellowstone n’était pas encore remise des tensions tectoniques provoquées par la rencontre, et son énergie suintait encore vers la surface. Selon certaines hypothèses, l’Œil de Marco – la lune solitaire de la planète – avait été arrachée à la géante gazeuse, ce qui expliquait l’étrange cratère que l’on remarquait d’un côté de la lune.

Yellowstone n’était pas un monde hospitalier, mais les êtres humains s’y étaient installés quand même. J’essayai de me représenter à quoi la planète pouvait ressembler au plus beau de la Belle Époque ; ce que ça pouvait faire de pénétrer dans l’atmosphère de Yellowstone, de savoir que sous ces couches de nuages dorés se dressaient des cités aussi fabuleuses qu’un rêve, et Chasm City, la plus puissante de toutes… La gloire avait duré plus de deux cents ans. Et jusqu’aux dernières années, rien ne permettait de penser qu’elle ne durerait pas des siècles et des siècles. Il n’y avait pas eu de déclin, de décadence. Il y avait eu la peste. Tous ces tons de jaune étaient devenus maladifs. Les couleurs du vomi, de la bile, de la sanie ; les deux fébriles du monde masquaient des cités malades disséminées à sa surface comme autant de chancres.

Enfin, me dis-je en sirotant le verre que Quirrenbach m’avait offert, ça avait été bon tant que ça avait duré.

Le béhémoth ne se fraya pas un chemin dans l’atmosphère, il s’y engloutit. Il était descendu si lentement que c’était à peine s’il y avait eu le moindre frottement sur la coque. Le ciel, au-dessus, cessa d’être d’un noir absolu et commença à prendre de légers tons de violet puis d’ocre. De temps en temps, notre poids fluctuait – probablement lorsque le béhémoth heurtait une cellule de pression qu’il ne pouvait tout à fait éviter –, mais jamais de plus de dix ou quinze pour cent.

— Ça reste beau, murmura Quirrenbach. Vous ne trouvez pas ?

Il avait raison. La surface était visible par intermittence, à présent, quand un coup de vent ou une modification dans la chimie atmosphérique sous-jacente ouvrait une brèche temporaire dans les couches de nuages jaunes. Des lacs trémulants d’ammoniaque gelé, des déserts psychotiques à la géologie sculptée par le vent, des flèches brisées, des arcades d’un kilomètre de haut pareilles aux ossements à demi enfouis d’animaux titanesques. Il y avait là-bas, je le savais, des formes d’organismes unicellulaires qui maculaient la surface d’immenses monocouches couleur d’émeraude ou d’un violet éclatant, ou qui veinaient les strates rocheuses profondes, dans un froid tellement glacial qu’il était difficile de les imaginer vivants, si peu que ce soit. Çà et là, il y avait de petits avant-postes en forme de dômes, mais rien qui ressemblât à des villes. Yellowstone n’avait qu’une poignée de colonies, et encore ne faisaient-elles pas le dixième de la taille de Chasm City ; rien à voir avec la Cité du Gouffre. Même Ferristown, la deuxième ville de la planète, était un village à côté de la capitale.

— Bel endroit pour des vacances, dis-je.

Mais je n’y passerais pas ma vie, ajoutai-je in petto.

— Oui… sûrement, convint Quirrenbach. Cela dit, quand je me serai suffisamment imprégné de l’ambiance pour nourrir ma composition et que j’aurai assez gagné pour me tirer d’ici… je ne crois pas que j’y ferai de vieux os.

— Comment allez-vous gagner votre vie ?

— Il y a toujours du travail pour les compositeurs. Il suffit de trouver un riche bienfaiteur désireux de financer une grande œuvre d’art. Ça leur donne l’impression d’accéder eux-mêmes à une petite part d’immortalité.

— Et s’ils sont déjà immortels, ou post-mortels, ou je ne sais quoi encore ?

— Même les post-mortels n’ont pas la certitude qu’ils ne vont pas mourir tôt ou tard, alors la pulsion de laisser son empreinte sur l’histoire est encore forte. Et à part ça, il y a beaucoup de gens à Chasm City qui étaient post-mortels et qui doivent maintenant gérer la perspective imminente de leur mort comme nous l’avons toujours fait.

— Voilà qui me fend le cœur.

— Et à moi donc… Enfin, disons que pour beaucoup de gens la mort est maintenant revenue au programme d’une façon qu’ils n’avaient pas connue depuis des siècles.

— Quand même… et s’il n’y a pas de riches bienfaiteurs parmi eux ?

— Oh, il y en a toujours. Vous avez vu ces palanquins ? L’infrastructure économique s’est quasiment effondrée, à Chasm City, et pourtant il y a encore des fortunes. Des poches de richesse et d’influence. Et je suis prêt à parier que quelques personnes ont encore plus d’argent et d’influence qu’avant.

— C’est toujours comme ça avec les désastres, dis-je.

— Pardon ?

— Le désastre ne l’est jamais pour tout le monde. Il en sort toujours quelque chose pour quelqu’un.

 

 

Alors que nous poursuivions notre descente, j’envisageai diverses histoires susceptibles de me servir de couverture. Je n’y avais pas beaucoup réfléchi. En dehors des armes et de la logistique, j’avais toujours opéré comme ça, préférant m’adapter à l’environnement que je découvrais plutôt que de bâtir des scénarios à l’avance. Oui, mais… et Reivich ? Il ne pouvait pas être au courant pour la peste, ce qui voulait dire que s’il avait échafaudé des plans ils avaient dû tomber à l’eau. Il y avait une différence vitale, toutefois : Reivich était un aristocrate, et les aristocrates avaient des réseaux d’influence qui abolissaient les distances entre les mondes, souvent basés sur des liens familiaux remontant à plusieurs siècles. Il était possible et même vraisemblable que Reivich ait des relations dans le gratin de Chasm City.

Ces relations lui auraient été utiles même s’il n’avait pas réussi à les contacter avant son arrivée. Elles lui auraient été encore plus utiles s’il avait pu les prévenir de son arrivée. Un gobe-lumen se déplaçait pratiquement à la vitesse de la lumière, mais il devait accélérer au début et ralentir à la fin de son voyage. Un signal radio envoyé de Sky’s Edge juste avant le départ de l’Orvieto serait parvenu à Yellowstone un an ou deux avant le bâtiment, ce qui aurait permis aux éventuels alliés de Reivich de prendre leurs dispositions.

Maintenant, peut-être n’avait-il pas d’alliés. Ou bien, s’il en avait, le message ne leur était peut-être jamais parvenu. La plus grande confusion régnait dans le réseau de communications du système, il avait pu être renvoyé d’un nœud à l’autre, en boucle, et se perdre. À moins qu’il n’ait pas eu le temps d’envoyer le message, ou que ça ne lui soit tout simplement pas venu à l’esprit.

J’aurais aimé trouver un réconfort dans l’une ou l’autre de ces éventualités, mais il y avait une chose sur laquelle je ne comptais jamais : la chance.

C’était généralement plus simple comme ça.

Je regardai à nouveau par la vitre et lorsque les nuages se dissipèrent, je vis Chasm City pour la première fois. Il est là, en bas, quelque part… me dis-je. Et il sait, il m’attend. Mais la cité était trop vaste pour que je l’englobe d’un seul regard, et je me sentis soudain écrasé par l’énormité de la tâche qui m’attendait. Renonce tout de suite, pensai-je alors, tu ne le trouveras jamais. C’est tout bonnement impossible.

Et puis je repensai à Gitta.

 

 

La cité était nichée dans la large muraille déchiquetée du cratère large d’une soixantaine de kilomètres de diamètre et culminant à près de deux mille mètres d’altitude. Quand les premiers explorateurs étaient arrivés, ils avaient cherché abri dans le cratère pour se protéger des vents de Yellowstone, érigeant des structures arachnéennes, pressurisées, qui n’auraient pas tenu cinq minutes ailleurs. Mais ils avaient été aussi attirés par le gouffre proprement dit : l’abîme insondable, aux parois abruptes et entouré de brouillard situé au centre géométrique du cratère.

Le gouffre, qui vomissait en permanence des gaz brûlants, était l’un des évents de l’énergie tectonique accumulée dans le noyau lors de la collision avec la géante gazeuse. Ces gaz étaient toujours empoisonnés, mais beaucoup plus riches en oxygène, en vapeur d’eau et autres oligo-éléments que toutes les émanations comparables du reste de la surface de Yellowstone. Les gaz devaient être filtrés par des machines afin d’être respirables, mais la chaleur mortelle alimentait d’énormes turbines à vapeur, fournissant toute l’énergie nécessaire à une colonie naissante. La cité s’était étendue sur toute la surface plane du cratère, entourant le gouffre et descendant un peu dans ses profondeurs. Certains bâtiments étaient périlleusement perchés sur des crêtes à des centaines de mètres sous la lèvre du gouffre, à laquelle ils étaient reliés par des ascenseurs et des passerelles.

Mais la majeure partie de la cité était enclose sous l’immense dôme torique qui entourait le gouffre. Quirrenbach me raconta que les gens d’ici l’appelaient la Moustiquaire. Il était en réalité constitué de dix-huit dômes distincts, raccordés de telle sorte qu’il était difficile de dire où finissait l’un et où commençait l’autre. La Moustiquaire n’avait pas été nettoyée depuis sept ans, et la crasse lui conférait des tons qui allaient du jaune au brun. Il arrivait, en de rares endroits, qu’elle soit restée assez propre pour révéler la cité en dessous. Vue du béhémoth, elle avait l’air presque normale : une masse phénoménale de bâtiments immenses, gigantesques, condensés en une masse urbaine foisonnante. J’eus l’impression de plonger le regard dans les intérieurs d’une machine fantastiquement complexe. Mais il y avait quelque chose qui n’allait pas dans tous ces bâtiments ; quelque chose de malsain, de quasi maladif, dans leurs formes convulsées, des formes qu’aucun architecte sain d’esprit n’aurait dessinées. Ils se ramifiaient et se reramifiaient, se fondant en une unique masse branchiale. En dehors d’un saupoudrage de lumières aux extrémités supérieures et inférieures, dispersées dans cet entrelacement comme des lanternes, les bâtiments étaient sombres et avaient l’air abandonnés.

— Bon, vous avez compris ce que ça veut dire, dis-je.

— Quoi donc ?

— Ils ne plaisantaient pas ; ce n’était pas un canular.

— Non, dit Quirrenbach. Ce n’était sûrement pas une plaisanterie. Je m’étais moi aussi permis de caresser cette hypothèse ; de penser que malgré ce qui était arrivé à la Ceinture de Rouille, malgré les preuves que j’avais vues de mes propres yeux, la cité était peut-être restée intacte, tel un ermite reclus cachant ses richesses aux curieux.

— Il y a quand même bien une ville, objectai-je. Il y a toujours des gens, ici, une sorte de société…

— Mais pas tout à fait celle que nous nous attendions à trouver.

Nous passâmes au ras du dôme. C’était une draperie géodésique affaissée constituée d’une résille métallique supportant une structure de diamant qui s’étendait sur des kilomètres et se perdait au loin dans la coiffe brune de l’atmosphère. De petites équipes d’ouvriers en combinaison couraient sur le dôme comme des fourmis industrieuses, les étincelles intermittentes des chalumeaux de soudure révélant leur activité. Çà et là, des écharpes de vapeur grise s’échappaient de déchirures du dôme et se cristallisaient lorsqu’elles entraient en contact avec l’atmosphère de Yellowstone, très haut en dessus du piège thermique du cratère. Les bâtiments qui se trouvaient en dessous arrivaient presque au niveau du dôme proprement dit, vers lequel ils se dressaient comme des doigts arthritiques crochus, difformes, entre lesquels s’étendaient des fils noirs. On aurait vraiment dit des lambeaux de gants pourris qui se seraient désagrégés au fil du temps. Des lumières brillaient au bout de ces doigts, couraient le long de ces filaments parfois regroupés en réseaux plus épais enjambant le vide de l’un à l’autre. Alors que nous nous rapprochions, je distinguai une autre résille plus fine. Les bâtiments étaient emmaillotés dans un lacis élaboré de filaments noirs, comme si des araignées délirantes avaient essayé de tisser des toiles entre eux. Et ces araignées auraient produit une masse incohérente de fils pendouillants qui décrivaient des trajectoires aléatoires parcourues de feux follets.

Je me souvenais du message aux Nouveaux Arrivants que j’avais lu à bord du Strelnikov et de ce qu’il disait sur la Pourriture Fondante. Les transformations avaient été extraordinairement rapides – si rapides, en fait, que les bâtiments mouvants avaient tué beaucoup de gens, beaucoup plus brutalement que la peste elle-même ne l’aurait fait. Les édifices avaient été conçus pour s’autoréparer et se reformater selon les caprices architecturaux imposés par la volonté démocratique – il suffisait qu’un certain nombre d’habitants souhaitent qu’un bâtiment change de forme pour qu’il obtempère –, mais la peste avait provoqué des bouleversements incontrôlés, aussi soudains qu’une succession de séismes. C’était le danger caché d’une cité tellement utopique dans sa fluidité qu’elle pouvait se reconfigurer, se figer, se refondre et se figer à nouveau, comme une sculpture de glace. Personne n’avait parlé à la cité des gens qui vivaient en elle, et qui pouvaient être écrasés lorsqu’elle se reconformait. Beaucoup des morts étaient restés à l’intérieur, enfouis dans les structures monstrueuses qui la composaient désormais.

Le béhémoth négocia avec dextérité un créneau qui paraissait juste assez large pour le laisser passer.

Je distinguai, droit devant le béhémoth, un lac couleur de caramel. Un magma de structures blindées se dressait près de la rive. Le béhémoth descendit puis se stabilisa au-dessus du lac, accompagné par le hurlement de ses propulseurs qui combattaient sa tendance naturelle à flotter vers le haut.

— C’est l’heure du débarquement, annonça Quirrenbach en se levant.

Je remarquai que tout le monde s’ébranlait dans le salon.

— Où vont-ils tous ?

— Vers les capsules de largage.

Je le suivis. Une douzaine d’escaliers en spirale descendaient vers la salle de débarquement, qui occupait tout le pont inférieur. Les gens se massaient devant des sas de verre où on les faisait monter dans des capsules en forme de larme, des douzaines de capsules qui étaient ensuite poussées par un système de guidage vers le nez de l’appareil. Elles glissaient le long d’une courte rampe qui dépassait du ventre du béhémoth, avant de tomber en chute libre sur deux ou trois cents mètres… dans le lac, soulevant de grandes gerbes d’eau.

— Vous voulez dire que cette chose ne se pose pas vraiment ?

— Seigneur ! Bien sûr que non ! fit Quirrenbach avec un sourire. Ils ne prendraient pas ce risque. Plus maintenant.

 

 

Notre capsule de largage tomba du ventre du béhémoth. Nous étions quatre, à l’intérieur : Quirrenbach, deux autres passagers et moi. Les deux autres étaient engagés dans une conversation animée sur une célébrité locale appelée Voronoff, mais ils parlaient norte avec un accent tellement épais que je ne comprenais pas un mot sur trois. L’éjection du béhémoth les laissa complètement indifférents, même quand nous plongeâmes dans les profondeurs du lac, alors que je me demandais si nous remonterions jamais à la surface. Il se trouve que nous remontâmes, et comme la paroi de la capsule de largage était transparente, je vis d’autres capsules rebondir autour de nous.

Deux machines géantes traversèrent le lac pour nous repêcher. Des tripodes, qui se dressaient au-dessus de nous sur leurs pattes mécaniques, filiformes, mues par des pistons. Un minuscule machiniste maniait furieusement des leviers dans la cabine pressurisée située tout en haut de chaque tripode. Grâce à des appendices qui ressemblaient à des grues, ils commencèrent à ramasser les capsules flottantes et à les déposer dans un filet placé sous leur ventre.

Les machines retournaient vers le bord du lac et déversaient leurs prises sur un tapis roulant qui alimentait l’un des bâtiments que j’avais vus du béhémoth.

À l’intérieur, on nous fit entrer dans un hall d’arrivée pressurisé où les capsules étaient enlevées du tapis roulant et ouvertes par des manœuvres qui avaient l’air de s’ennuyer ferme. Les capsules vides retournaient vers une zone d’embarquement similaire à celle qui se trouvait à bord du béhémoth, où les passagers attendaient avec leurs bagages. Je supposai que les capsules seraient emmenées vers le milieu du lac par les tripodes, qui les soulèveraient assez haut pour que le béhémoth s’en empare.

Nous quittâmes notre capsule, Quirrenbach et moi, et nous suivîmes le flot de passagers le long d’une enfilade de couloirs froids et mal éclairés. L’air sentait le renfermé, comme si chaque bouffée avait déjà été inspirée et expirée plusieurs fois avant d’arriver dans mes poumons. Enfin, c’était respirable, et la gravité n’était pas sensiblement plus forte que dans l’habitat de la Ceinture de Rouille.

— Je ne sais pas très bien à quoi je m’attendais, dis-je, mais sûrement pas à ça. Pas de pancarte de bienvenue ; pas de personnel de sécurité apparent ; rien. Je me demande à quoi l’immigration et les douanes peuvent bien ressembler.

— La question ne se pose plus, répondit Quirrenbach. Vous venez de les passer.

Je réfléchis au pistolet de diamant que j’avais donné à Amélie, en pensant que je n’aurais jamais pu le garder avec moi sur Chasm City.

— C’était ça ?

— Vous savez, vous allez découvrir qu’il est incroyablement difficile d’apporter à Chasm City quelque chose qui ne s’y trouvait pas déjà. Des armes ? Ils en ont à revendre, alors, une de plus ou de moins… Il serait beaucoup plus vraisemblable qu’ils vous confisquent les vôtres et vous proposent de vous les échanger contre une version émulée. D’éventuelles maladies ? À quoi bon les rechercher ? Ce serait trop compliqué, et vous avez beaucoup plus de chances d’en attraper une que d’en être porteur. Quelques jolis germes étrangers pourraient même nous faire du bien.

— Nous ?

— Pardon. Simple lapsus.

Nous passâmes dans une zone bien éclairée par de larges fenêtres donnant sur le lac. On chargeait les capsules à bord du béhémoth. La surface dorsale du bâtiment était encore éclairée par les propulseurs qu’il avait dû mettre à feu pour maintenir sa position. Avant d’être acceptée dans le ventre du béhémoth, chaque capsule était stérilisée par un anneau de flammes mauves. La cité se fichait peut-être de ce qui pouvait lui arriver, mais l’univers extérieur semblait assurément préoccupé de ce qui en repartait.

— Je suppose que vous savez comment on peut aller en ville à partir d’ici ?

— Il n’y a qu’un moyen, si j’ai bien compris, et c’est le Zéphyr, le train de Chasm City.

Nous dépassâmes, Quirrenbach et moi, un palanquin qui avançait lentement dans un tunnel de liaison. Le caisson vertical était orné d’un bas-relief noir représentant des scènes du vain et glorieux passé de la cité. Je risquai un coup d’œil à l’intérieur, et derrière l’épais hublot de verre teinté j’entrevis un visage livide, craintif.

Les cyborgs qui transportaient les bagages avaient quelque chose de primitif. Ce n’étaient pas des machines à l’intelligence affûtée, mais des robots cliquetants, imparfaits, à peu près aussi subtils que des chiens. On ne trouvait plus de machines réellement intelligentes, à présent, en dehors des enclaves en orbite où ce genre de chose était encore possible. Cela dit, si rudimentaires qu’ils fussent, ces cyborgs avaient manifestement une valeur : c’étaient des signes de fortune résiduelle.

Et puis il y avait les riches eux-mêmes, ceux qui voyageaient hors du sanctuaire des palanquins. Je supposai qu’ils n’avaient pas d’implants d’une grande complexité, susceptibles d’être contaminés par des germes pestifères. Ils se déplaçaient nerveusement, fébrilement, par petits groupes autour desquels s’affairaient des cyborgs.

Devant nous, le tunnel s’élargissait pour former une caverne crépusculaire, éclairée par des centaines de lampes vacillantes brûlant dans des torchères. Une brise chaude, régulière, brassait une puanteur d’huile de machine.

Une chose énorme et bestiale attendait dans la caverne.

Une chose qui circulait sur quatre ensembles de doubles rails placés sur ses quatre côtés : un en dessous, un au-dessus et un de chaque côté. Les rails proprement dits étaient supportés par des étriers qui disparaissaient à chaque bout de la caverne dans des galeries circulaires où ils étaient ancrés aux parois mêmes. Je ne pouvais m’empêcher de penser que les trains du Santiago, que j’avais vus dans l’un des rêves de Sky, circulaient sur un jeu de rails similaires, sauf que ces rails n’étaient que des voies de guidage pour les champs d’induction.

Ce n’était pas le cas ici.

Le train proprement dit était construit selon les quatre mêmes axes de symétrie. Au centre se trouvait un noyau cylindrique en forme de suppositoire, muni à chaque bout d’un projecteur frontal pareil à un œil de cyclope. Sur ce noyau étaient greffés quatre jeux d’énormes roues d’acier jumelées comportant chacune douze axes et positionnées sur l’un des quatre rails. Le long de chaque jeu de douze roues étaient placées trois paires de cylindres gigantesques, reliés à leurs quatre ensembles de roues par un assemblage stupéfiant de pistons luisants et de vérins articulés, couverts d’une couche de graisse épaisse comme la cuisse. Un enchevêtrement de tubulures serpentait tout autour de la machine, et l’éventuel effort de symétrie ou d’élégance qui avait présidé à sa conception était gâché par ce qui paraissait être des tuyaux d’échappement placés un peu n’importe où et crachant leur vapeur vers le plafond de la caverne. La machine sifflait comme un dragon qui se serait dangereusement énervé. Elle semblait effroyablement vivante.

La chose tractait un convoi construit sur le même modèle de symétrie, circulant sur les mêmes rails.

— C’est le… ?

— Le Zéphyr de Chasm City, répondit Quirrenbach. Une belle bête, non ?

— Vous voulez dire que cette chose va bien quelque part ?

— Ça n’aurait pas beaucoup de sens, autrement. (Je l’incitai à poursuivre, d’un regard.) Il paraît que Chasm City et les autres colonies étaient reliées par des trains à lévitation magnétique qui circulaient dans des tunnels à vide. Mais ils ont cessé de fonctionner après la peste.

— Et ils n’ont rien trouvé de mieux pour les remplacer ?

— Ils n’avaient guère le choix. Je doute que quiconque ait besoin d’aller très vite où que ce soit, de nos jours, alors peu importe que les trains ne puissent circuler à une vitesse supersonique, comme autrefois. Quelques centaines de kilomètre-heure suffisent amplement, même pour aller d’une colonie à l’autre.

Quirrenbach se dirigea vers l’arrière du train où des rampes d’accès menaient aux voitures de passagers.

— Pourquoi à vapeur ?

— Parce qu’il n’y a pas de combustible fossile sur Yellowstone. Il y a encore quelques générateurs nucléaires en fonction, mais dans l’ensemble, le gouffre est à peu près la seule source d’énergie. Du coup, la majeure partie de la cité marche à la vapeur, aujourd’hui.

— À d’autres, Quirrenbach. On ne fait pas un bond de six cents ans en arrière parce qu’on ne peut plus utiliser la nanotechnologie…

— Il faut croire que si. La peste a eu beaucoup plus de conséquences que vous ne le pensez. Depuis des siècles, la fabrication reposait sur la nanotechnologie. La production des matériaux, leur mise en œuvre, tout est soudain devenu beaucoup plus rudimentaire. Même les choses qui ne faisaient pas appel à la nanotech avaient été obtenues grâce à elle ; elles avaient été conçues avec des tolérances d’une finesse incroyable. Rien de tout ça n’était plus possible. Le problème n’était pas de faire les choses plus simplement ; il fallait remonter jusqu’au moment où on pouvait les repenser, ce qui impliquait de travailler des métaux forgés avec des moyens rudimentaires et des techniques archaïques. Et rappelez-vous que beaucoup de données relatives à ces choses avaient également été perdues. Ils avançaient à tâtons, dans le noir. C’était comme si un homme du vingt et unième siècle, qui ne connaissait rien au travail des métaux, essayait d’imaginer la façon de forger une épée médiévale. Ce n’est pas parce qu’une chose est primitive qu’elle est forcément plus facile à redécouvrir…

Quirrenbach s’arrêta sous un panneau d’affichage pour reprendre son souffle. Il y avait plusieurs trains par jour pour Chasm City, mais un seul départ quotidien pour Ferristown, Loreanville, New Europa et d’autres destinations plus lointaines.

— Alors ils ont fait de leur mieux, reprit Quirrenbach. Certaines technologies ont persisté après la peste, évidemment. Vous en voyez des vestiges ici même – les cyborgs, les véhicules –, mais ils appartiennent généralement à des riches. De même que tous les générateurs nucléaires et les rares usines énergétiques à antimatière subsistant dans la ville. Je suppose que, dans la Mouise, c’est une autre affaire. Mais ça risque aussi d’être plus dangereux.

Tout en parlant, il regardait le panneau d’affichage. Les choses auraient été plus faciles pour moi si Reivich avait opté pour l’une des plus petites colonies, où il se serait fait remarquer à coup sûr et aurait été plus facile à coincer, mais il ne fallait pas rêver. Il était plus probable qu’il avait pris le premier train à destination de Chasm City.

Nous prîmes nos billets, Quirrenbach et moi, et nous montâmes dans le train. Les voitures accrochées derrière la locomotive avaient l’air beaucoup plus modernes que le reste, et étaient donc beaucoup plus anciennes. C’était le vieux train à effet de sol qui avait été monté sur des roues. Les portes en forme d’iris se refermèrent et le convoi s’ébranla dans un grand bruit de ferraille, d’abord au pas, puis en prenant péniblement de la vitesse. Il y eut un grincement de roues qui patinaient, des nuages de vapeur bouillonnante noyèrent les wagons, et le rythme devint plus régulier. Le train passa sous un tunnel fermé par un gigantesque iris, nous franchîmes une série de sas et nous dûmes nous retrouver plus ou moins dans le vide.

Le trajet s’effectuait dans un silence fantomatique.

Le compartiment passagers était aussi exigu qu’une voiture cellulaire, et l’atonie des gens présents accentuait la ressemblance avec un transport de prisonniers drogués qu’on aurait menés vers un centre de détention. Des écrans tombés du plafond diffusaient des spots publicitaires vantant des produits et des services qui avaient peu de chances d’avoir survécu à la peste. Des palanquins étaient regroupés à l’une des extrémités de la voiture, comme des cercueils dans l’arrière-boutique d’un croque-mort.

— Avant toute chose, nous devons nous faire retirer nos implants, annonça Quirrenbach en se penchant vers moi d’un air de conspirateur. Je ne supporte pas l’idée d’avoir encore ces choses dans le crâne.

— Nous trouverons bien quelqu’un qui nous fera ça en vitesse, dis-je.

— Et en toute sécurité, surtout. La vitesse, sans la sécurité, ne nous serait pas d’un grand secours.

— Il est un peu tard pour vous préoccuper de sécurité, non ? rétorquai-je avec un sourire.

Quirrenbach me renvoya une grimace.

Sur l’écran, à côté de nous, apparut une publicité pour un engin volant élégamment profilé qui ressemblait à un de nos cigares volants, sauf qu’il avait l’air fait de parties d’insectes. Puis il y eut un crépitement d’électricité statique, et une femme qui ressemblait à une sorte de geisha apparut. Elle avait un visage de poupée de porcelaine, aux lèvres peintes et aux joues bien roses. Elle portait une tenue métallisée d’une sophistication absurde, dont le col remontait très haut derrière sa tête.

« Bienvenue à bord du Zéphyr de Chasm City, dit-elle. Nous effectuons actuellement la traversée du tunnel Trans-Caldera et nous arriverons à la gare centrale d’ici huit minutes. Nous vous souhaitons un bon voyage, dans le bonheur et la prospérité. Pour votre agrément, nous vous invitons à découvrir certains des hauts lieux de notre cité… »

— Ça promet d’être intéressant, susurra Quirrenbach.

Les vitres du train se mirent à papilloter et aux parois qui défilaient à toute vitesse se substitua un affichage holographique montrant une vision impressionnante de la ville. C’était comme si le train avait traversé sept ans d’histoire sous les tunnels. Il passait entre des structures oniriques vertigineuses que l’on aurait dit sculptées dans des montagnes d’opale ou d’obsidienne. En dessous de nous s’étendaient des jardins et des lacs étagés sur différents niveaux, reliés par des passerelles et des galeries de circulation. Tout cela se perdait au loin dans un brouillard bleuté, strié d’abîmes vertigineux pleins de lumières au néon, d’immenses plazas en gradins et de falaises rocheuses. L’air grouillait d’engins aériens pareils à des libellules exotiques ou à des colibris de toutes les couleurs. Des dirigeables évoluaient indolemment à travers l’essaim perpétuellement mouvant, les plus grands planant tels des nuages géométriques, des dizaines et des dizaines de minuscules fêtards penchés sur le rebord des nacelles. Le ciel était d’un bleu pur, électrique, sur lequel s’inscrivait la fine résille du dôme.

Et tout autour, la cité s’étendait sur une distance formidable, merveille après merveille, à perte de vue. Elle ne faisait que soixante kilomètres, mais elle aurait pu continuer à l’infini. Il semblait y avoir assez de splendeurs à Chasm City pour occuper une vie entière. Même une vie moderne.

Personne n’avait parlé de la peste à la simulation. Je dus faire un effort pour me rappeler que nous étions toujours dans le tunnel, dans la paroi même du cratère. Qu’en fait, nous n’étions pas encore arrivés à la cité proprement dite.

— Je vois pourquoi on a appelé ça la Belle Époque, dis-je.

Quirrenbach opina du chef.

— Ils avaient tout. Et vous voulez savoir le pire ? Ils le savaient. Contrairement à tous les autres âges d’or de l’histoire… ils savaient ce qu’ils étaient en train de vivre.

— Ça devait les rendre passablement insupportables.

— Ce qui est sûr, en tout cas, c’est qu’ils l’ont payé au prix fort.

Nous débouchâmes à ce moment-là dans ce qui passait pour la lumière du jour à Chasm City. Le train avait dû traverser la paroi du cratère et pénétrer sous le dôme ; il circulait dans un tube suspendu exactement comme celui que montrait l’hologramme, sauf que celui-ci était plâtré de crasse. Une crasse qui s’estompait en de rares endroits, juste assez pour nous permettre de voir que nous traversions une succession de taudis entassés les uns sur les autres. Et comme l’enregistrement holographique défilait toujours, la vieille cité était superposée sur la nouvelle tel un fantôme impalpable. Vers l’avant, le tube s’incurvait et disparaissait dans un bâtiment cylindrique en gradins, d’où partaient d’autres tubes qui rayonnaient dans la ville. Le train ralentit à l’approche du bâtiment.

La gare centrale de Chasm City.

 

 

Au moment où nous entrions dans le bâtiment, le mirage holographique s’estompa, emportant avec lui les derniers souvenirs de la Belle Époque. Seuls Quirrenbach et moi semblions avoir remarqué l’hologramme. Les autres passagers regardaient, mornes et silencieux, le sol maculé de brûlures, jonché de détritus.

— Vous croyez encore que vous allez vous en sortir, ici ? demandai-je à Quirrenbach. Après tout ce que vous avez vu ?

Il soupesa longuement ma question avant de répondre.

— Qu’est-ce qui vous dit que je ne m’en sortirai pas ? Si ça se trouve, il y a plus d’opportunités aujourd’hui que jamais. Ce n’est peut-être qu’une question d’adaptation. Cela dit, une chose est sûre…

— Ah bon ?

— Quoi que je puisse composer ici, ça ne risque pas de réjouir les foules.

La gare principale de Chasm City était aussi humide que la jungle de la Péninsule, et il y faisait aussi sombre que sous les grands arbres de la forêt. Accablé de chaleur, je retirai la houppelande de Vadim, la roulai en boule et la coinçai sous mon bras.

— Nous devrions nous faire enlever ces implants, répéta Quirrenbach en me tirant par la manche.

— Ne vous inquiétez pas, dis-je. J’y pense.

Le Dais était soutenu par des piliers fuselés qui montaient comme des arbres à hamadryades à travers le toit et se perdaient dans la lumière brunâtre. Dessous grouillait une cité bigarrée, inextricable, de tentes et d’échoppes entre lesquelles serpentaient des allées exiguës. Les échoppes avaient été construites ou empilées les unes sur les autres, de sorte que certains des passages étaient si bas de plafond qu’on était obligé de marcher plié en deux. Dans ces tunnels éclairés par des lanternes grouillaient des douzaines de vendeurs et des centaines de gens, parfois – rarement – accompagnés par des cyborgs. Il y avait là des animaux exotiques en laisse, des serviteurs génétiquement améliorés, des oiseaux en cage et des serpents. Quelques Hermétiques avaient commis l’erreur d’essayer de traverser le souk, et leurs palanquins étaient englués au milieu d’une meute de marchands et de bateleurs.

— Eh bien ? fis-je. On tente le coup, ou on essaie plutôt de faire le tour ?

Quirrenbach serra plus étroitement sa mallette sur son cœur.

— Contrairement à ce que me conseille ma jugeote, je pense que nous pouvons tenter de traverser. J’ai l’intuition – ce n’est qu’une intuition, attention ! – qu’on pourrait nous indiquer les services dont nous avons un urgent besoin.

— Il se pourrait aussi que ce soit une erreur…

— Ce ne serait sûrement pas la première de la journée. Je crève plus ou moins de faim, de toute façon. Il doit bien y avoir quelque chose à manger, par ici, et avec un peu de chance, nous n’en mourrons pas sur le coup.

Nous avançâmes donc dans le souk. Nous avions à peine fait dix pas qu’un troupeau de gamins optimistes et de mendiants aigris s’agglutinait autour de nous.

— Les mots Riche et Crédule seraient-ils gravés en lettres lumineuses sur mon front ? avança Quirrenbach.

— C’est notre habillement, fis-je en repoussant un gamin dans la foule. J’ai tout de suite vu que vos vêtements venaient des Mendiants, et je ne faisais pourtant pas spécialement attention à vous…

— Je ne vois pas ce que ça change.

— Ça veut dire que nous ne sommes pas d’ici. De ce système, précisai-je. Qui peut porter des fringues confectionnées par les Mendiants ? Ça promet, ou du moins ça laisse espérer une certaine aisance financière…

Quirrenbach se cramponna à sa mallette avec un regain de tendresse. Nous nous enfonçâmes dans le souk et finîmes par dénicher une échoppe vendant quelque chose qui paraissait mangeable. À l’hospice Mnémos, ma flore intestinale avait été traitée pour la compatibilité avec Yellowstone, mais c’était un traitement à large spectre, et rien ne garantissait qu’elle saurait lutter contre une agression spécifique. Je tenais l’occasion de vérifier l’étendue du spectre en question.

Nous achetâmes des beignets chauds, graisseux, fourrés avec une sorte de viande à moitié cuite, impossible à identifier. Très épicée, en tout cas, probablement pour masquer un certain état d’avancement. Enfin, j’avais ingurgité des mets moins appétissants sur Sky’s Edge, et le goût n’était pas désagréable. Quirrenbach fit disparaître son beignet en deux bouchées, en racheta un autre et l’engloutit avec la même hardiesse.

— Hé ! fit une voix. Vous voulez faire ôter vos implants ?

Un môme tirait Quirrenbach par le pan de sa veste, l’entraînant vers les profondeurs du souk.

— Implants, ôter ! insista le môme. Vous nouveaux ici, vous pas avoir besoin d’implants, M’sieur. Madame Dominika va vous les enlever, bon prix, très vite, pas mal, pas de sang. Vous aussi, le grand !

Le môme avait glissé ses doigts dans ma ceinture et m’entraînait à mon tour.

— Je… hum, ce n’est pas nécessaire, fit stupidement Quirrenbach.

— Vous nouveaux ici, vous habits Mendiants, vous faire enlever implants avant qu’ils ne débloquent. Vous savez ce que ça veut dire, messieurs ? Grands cris, tête explose, cervelle partout, tout sale sur les habits… Vous pas vouloir ça, sûr !

— Non, merci beaucoup, vraiment…

Un autre môme apparut et tirailla Quirrenbach par son autre manche.

— Hé, M’sieur ! Écoutez pas Tom ! V’nez voir l’docteur Jackal ! L’en tue pas plus d’un sur vingt ! L’plus faible taux de mortalité d’la gare centrale ! Dev’nez pas fou ! V’nez voir le doc Jackal !

— C’est ça, et vous mourir ou dommages irréversibles à la tête ! répliqua le môme qui faisait la retape pour Dominika. Franchement ! Tout le monde sait ça, Dominika, c’est la meilleure de Chasm City !

— Pourquoi hésitez-vous ? demandai-je. C’est exactement ce que nous cherchions, non ?

— Oui, siffla Quirrenbach. Mais pas comme ça ! Pas sous une foutue tente crasseuse ! Je m’attendais à un dispensaire raisonnablement équipé et hygiénique. Écoutez, Tanner, je suis sûr que nous pouvons trouver mieux. On doit pou…

Je haussai les épaules et me laissai entraîner par le dénommé Tom.

— Autant une tente qu’autre chose, Quirrenbach.

— Non ! Ce n’est pas possible ! Il doit y avoir…

Il me regarda, impuissant, l’air d’espérer que j’allais reprendre la direction des opérations et trouver une meilleure solution, mais je me contentai de sourire et j’indiquai la tente avec un mouvement de menton : une boîte bleue et blanche, au toit légèrement incurvé, avec des haubans amarrés à des sardines enfoncées dans le sol.

— Après vous, fis-je en m’effaçant pour laisser passer Quirrenbach.

Nous étions dans l’antichambre de la tente, rien que nous deux et le gamin, Tom. Je m’aperçus qu’il avait une sorte de beauté elfique, un rien androgyne, sous ses haillons. Le visage était encadré par un rideau de cheveux noirs, maigres. Le gamin aurait aussi bien pu s’appeler Thomas que Thomasina, mais j’optai plutôt pour Thomas. Il se balançait au rythme de la musique qui émanait d’une petite boîte de malachite posée sur une table, entre des bougies parfumées. Un air de sitar.

— Ça pourrait être pire, dis-je. Après tout, il n’y a pas de sang partout. Pas de projections de tissu cérébral…

— Non, fit Quirrenbach, d’un ton soudain décidé. Pas ici, pas comme ça. Je m’en vais, Tanner. Libre à vous de rester ou de me suivre. C’est vous qui voyez.

Je répondis aussi calmement que possible :

— Vous l’avez dit vous-même. Nous devons nous faire retirer nos implants tout de suite, si les Mendiants ne l’ont pas encore fait.

Il passa sa main sur le chaume qui hérissait son crâne.

— Ils voulaient peut-être seulement nous faire peur pour nous forcer la main ?

— Peut-être. Mais vous avez envie de courir le risque ? Le matos va rester dans votre crâne comme une bombe à retardement. Autant le faire ôter. Vous pourrez toujours vous le faire remettre plus tard…

— Par une bonne femme qui se fait appeler Madame Dominika et qui opère sous une tente ? Je préférerais me faire ça tout seul, devant la glace, avec un cutter rouillé !

— Comme vous voudrez. Mais faites-le avant de devenir dingue.

Le gamin entraînait déjà Quirrenbach de l’autre côté de la séparation de la tente.

— À propos d’argent, Tanner, nous ne sommes pas vraiment en fonds, ni l’un ni l’autre. Nous ne savons même pas si nous pouvons nous offrir les services de Dominika, hein ?

— Très juste.

Je pris Tom par le col et le ramenai gentiment vers l’antichambre.

— Nous avons besoin, mon ami et moi, de vendre des choses rapidement. À moins que Madame Dominika ne soit portée à faire la charité.

Voyant que cette remarque tombait à plat, j’ouvris ma mallette et montrai au gamin certaines choses qui se trouvaient dedans.

— À vendre. De l’argent. Où ça ?

Ces mots eurent un effet magique.

— Tente verte et argent. Traversez marché. Dites Dominika vous envoie, vous pas payer frais.

— Hé, attendez une minute ! fit Quirrenbach, planté entre les deux pièces.

J’aperçus, dans la chambre principale, une femme phénoménalement obèse assise derrière une sorte de long divan. Elle regardait ses ongles. Un attirail médical auquel les flammes des bougies arrachaient des reflets métalliques était accroché au-dessus du lit à des supports articulés.

— Quoi ?

— Pourquoi devrais-je servir de cobaye ? Je pensais vous avoir entendu dire que, vous aussi, vous aviez besoin de vous faire retirer vos implants…

— Vous avez raison. Allez, je reviens tout de suite. Je vais juste troquer certaines petites choses contre un peu d’argent. Tom a dit que je pourrais trouver ça dans le souk.

Son visage passa de l’incompréhension à la fureur.

— Vous n’allez pas partir comme ça ! Je pensais que nous étions dans le même bateau ! Compagnons de voyage ! Ne trahissez pas une amitié avant même qu’elle n’ait vraiment commencé, Tanner…

— Hé, du calme ! Je ne trahis rien. Le temps qu’elle en ait fini avec vous, j’aurai trouvé l’argent. (Je claquai des doigts en direction de la grosse bonne femme.) Dominika !

Elle se tourna vers moi avec langueur et ses lèvres articulèrent une question muette.

— Pour combien de temps vous en avez avec lui ?

— Une heure, répondit-elle. Dominika est une rapide.

J’approuvai de la tête.

— Ce sera plus que suffisant, Quirrenbach, dis-je. Asseyez-vous et laissez-la faire son boulot.

Il dévisagea Dominika et parut se calmer légèrement.

— Vraiment ? Vous allez revenir ?

— Évidemment. Je ne vais pas me balader en ville avec des implants dans la tête. Qu’est-ce que vous croyez ? Que je suis dingue ? Mais il faut que je trouve de l’argent.

— Et qu’est-ce que vous allez vendre ?

— Des trucs à moi. Enfin, des trucs que j’ai pris à notre ami commun, Vadim. Il doit bien y avoir un marché pour ça, ou il ne les aurait pas gardés…

Dominika lui dit de s’allonger sur son divan, mais Quirrenbach n’avait pas l’air décidé à obtempérer. Je me rappelai comment il avait impulsivement changé d’avis quand nous avions commencé à piller la cabine de Vadim – en résistant, d’abord, puis en m’imitant avec enthousiasme. C’était, semblait-il, son mode de fonctionnement.

— Et merde ! murmura-t-il alors en secouant la tête.

Il me regarda d’un drôle d’air, puis il ouvrit sa mallette, farfouilla dans ses partitions et pêcha, dans un compartiment du fond, les expériensticks qu’il avait fauchés à Vadim.

— Je ne suis pas doué pour le marchandage, de toute façon. Prenez ça et obtenez-en un bon prix, Tanner. Je suppose que ça devrait couvrir le prix de cette opération.

— Vous me faites confiance, maintenant ?

Il me regarda entre ses paupières étrécies.

— Tirez-en le maximum, c’est tout.

Je pris les objets qu’il me tendait et les mis avec les miens.

Derrière lui, la grosse dondon planait sous la tente comme un dirigeable qui aurait rompu ses amarres ; ses pieds ne touchaient pas le sol. Elle était supportée par un harnais de métal noir fixé à l’une des parois par un bras pneumatique aux articulations complexes, qui crachait un nuage de vapeur sifflante à chaque déplacement. La région indéterminée où sa tête rejoignait son buste disparaissait sous des bourrelets de graisse. Elle écartait les doigts devant elle comme si elle venait de se faire les ongles. Chacun disparaissait dans une sorte de dé à coudre muni d’un instrument médical spécialisé.

— Non, lui d’abord, dit-elle en tendant dans ma direction son petit doigt équipé d’une chose qui ressemblait à un minuscule harpon chirurgical.

— Merci, Dominika, dis-je, mais il vaudrait mieux que vous vous occupiez de lui d’abord.

— Vous reviendrez ?

— Oui. Quand j’aurai réglé le problème des finances.

Je quittai la tente sur un dernier sourire. Derrière moi, j’entendis un bourdonnement de perceuse qui prenait de la vitesse.

La Cité du Gouffre
titlepage.xhtml
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_000.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_001.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_002.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_003.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_004.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_005.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_006.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_007.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_008.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_009.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_010.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_011.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_012.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_013.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_014.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_015.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_016.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_017.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_018.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_019.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_020.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_021.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_022.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_023.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_024.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_025.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_026.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_027.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_028.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_029.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_030.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_031.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_032.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_033.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_034.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_035.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_036.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_037.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_038.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_039.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_040.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_041.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_042.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_043.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_044.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-2]La Cite du Gouffre(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_045.html